Solutions agroécologiques : quand la biodiversité se met au service des activités agricoles
Solutions agroécologiques : quand la biodiversité se met au service des activités agricoles

Solutions agroécologiques : quand la biodiversité se met au service des activités agricoles

En agriculture, les services écosystémiques rendus par la nature sont en vogue ! S’ils ne sont pas nouveaux, leur mobilisation n’est pas encore une préoccupation première dans les choix de gestion d’une exploitation. Pourtant, favoriser le déploiement d’une biodiversité utile peut se révéler particulièrement efficace pour réduire les intrants chimiques. Tour d’horizon pratique avec Rodolphe Majurel…

Les auxiliaires de culture sont de précieux alliés pour accompagner les agriculteurs dans la réduction des intrants de synthèse, tout en assurant la protection et la pérennité des cultures. Mobiliser les solutions qui visent à favoriser leur présence, en déployant un hébergement et une nourriture de qualité via la mise en place d’infrastructures agroécologiques (IAE), permet de concilier problématiques agronomiques, sanitaires et environnementales.

Mais il s’agit-là de pratiques et d’un savoir-faire souvent nouveaux pour les agriculteurs, désireux d’intégrer davantage de solutions agroécologiques à leurs modes de gestion. Et les questions sont nombreuses : Qui sont les auxiliaires de cultures ? Quels services rendent-il à l’exploitation agricole ? Comment favoriser leur présence sur mes parcelles ? Quels modes de gestion adopter pour des pratiques efficaces, mais aussi conciliables avec mes contraintes agricoles ?

Rodolphe Majurel, écologue et fondateur de Bativersité, nous éclaire sur le sujet dans l’article ci-dessous : « La biodiversité au service des exploitations agricoles ». Le pari : mieux comprendre le rôle et le fonctionnement des auxiliaires de culture est une des clés pour accompagner efficacement les agriculteurs vers le changement de pratique.

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La biodiversité au service des exploitations agricoles

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  • Pour qui ?
  • Les conseillers agroenvironnementaux des agricultrices et agriculteurs
  • Pourquoi ?
  • Pour montrer que l’on peut aisément favoriser le développement des auxiliaires agricoles en s’attachant à travailler sur les IAE à la parcelle
  • Pour quoi ?
  • Pour mettre en œuvre une solution alternative aux intrants chimiques

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Parmi l’ensemble des secteurs d’activité, l’agriculture entretient des relations étroites avec la biodiversité, dont elle peut bénéficier, qu’elle peut modifier, et qu’elle peut contribuer à maintenir. L’activité agricole implique généralement d’orienter et contrôler les parcelles qu’elle exploite.   L’agriculture est susceptible d’avoir des effets bénéfiques sur la biodiversité à différentes échelles et différents niveaux d’organisation. Les bénéfices pour l’agriculture du maintien de la biodiversité peuvent être nombreux, pour la production agricole au sens large, via les « services écosystémiques » rendus au sein des espaces agricoles. Dans le contexte actuel de recherche de solutions alternatives aux produits phytosanitaires et de développement de l’agriculture biologique, une meilleure connaissance des auxiliaires des cultures et des services qu’ils rendent est indispensable.

Mais la biodiversité, c’est quoi ?

La biodiversité est l’ensemble de la diversité du vivant sur la Terre, dont l’espèce humaine fait partie intégrante, qui est apparue sur Terre il y 3,9 milliards d’années, dans les océans.

Selon la définition de la convention sur la diversité biologique (1992), elle correspond à une diversité biologique par la « variabilité des organismes de toute origine y compris, entre autres les écosystèmes et les complexes écologiques dont ils font partie. Cela comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes ». La Biodiversité, c’est aujourd’hui plus de 2 millions d’espèces identifiées dans le monde et on en trouve de nouvelles tous les jours, même en France. Une 35ème espèces de chauves-souris (Myotis Crypticus) présente sur le pourtours Méditerranéen, vient d’être décrite en juin 2019 .  

Selon cette définition, il existe donc deux différents types de biodiversité en agriculture, la biodiversité planifiée et associée.

La biodiversité planifiée qui résulte des choix de l’agriculteur que ce soit sur le type d’exploitation : cultures, élevage, céréales, viticultures, arboricultures, maraîchages, etc… et sur la diversité génétique des plants, animaux etc… Pour la viticulture, le choix peut porter sur le cépage mais également sur le porte greffe en fonction du sol et de sa résistance. Il existe donc entre deux vignes sur un territoire identique une diversité génétique importante. Au 19ème siècle, certains viticulteurs  mélangeaient les cépages sur la même parcelle pour être sûrs d’avoir une production de raisins.

Le deuxième type de biodiversité en agriculture est la biodiversité associée qui peut se classer en trois groupes.

La biodiversité associée à effet neutre. Ce sont les organismes vivants qui n’ont pas d’effet sur le choix du type de culture. La couleuvre vipérine n’est pas un auxiliaire en viticulture et n’est pas un ravageur, elle a donc un effet neutre.

La biodiversité associée à effet négatif. Ce sont les organismes vivants que l’on nomme ravageurs pour la faune (vertébré ou invertébré), la flore et les champignons. C’est une biodiversité qui n’est pas souhaitée par les exploitants agricoles car elle entraîne une perte de productivité et/ou de qualité. L’Eudémis est un papillon qui pond ces œufs sur les grappes de raisins et entraîne une perte de productivité et de qualité.

La biodiversité associée fonctionnelle. Cette biodiversité rend des services écosystémiques, ce sont les avantages que retire l’Homme de la biodiversité et des écosystèmes (pollinisation, cadre de vie, etc…) C’est dans cette biodiversité associée fonctionnelle que sont tous les auxiliaires agricoles. Ce terme qualifie les êtres vivants ayant un rôle bénéfique sur une culture.

En France, selon Véronique Sarthou de Syrphys, 67 000 espèces animales sont considérées comme des ravageurs des cultures et 200 000 comme auxiliaires agricoles. Bien évidemment une espèce peut être considérés comme nuisible sur une culture ou un élevage et pas sur une autre… On peut différencier 2 types d’auxiliaires :

• Les prédateurs : les larves et les adultes mangent leurs proies.

• Les parasitoïdes : les larves se développent sur ou dans un autre organisme (l’hôte) et leur développement conduit à la mort de l’hôte.

Les auxiliaires appartiennent à des groupes très variés et interviennent à différents stades de développement  des ravageurs (œufs, larves, nymphes, adultes). Ils peuvent réguler une population de ravageurs, voire la décimer entièrement. Certains sont présents naturellement dans les parcelles, d’autres sont introduits par l’homme dans un souci de lutte biologique. Les espèces non considérées comme auxiliaires ont également de nombreux rôles et sont souvent indispensables pour maintenir l’équilibre global des écosystèmes.  

Il est possible d’améliorer les habitats écologiques abritant ces auxiliaires agricoles pour essayer de retrouver un équilibre écologique. Pour cela, il est plus pertinent et efficace d’avoir une réflexion générale et globale d’un territoire plutôt que de favoriser un auxiliaire pour répondre à une problématique. En viticulture, les chauves-souris et les chrysopes sont des auxiliaires des Eudemis, un en mangeant les papillons, l’autre les œufs de ce ravageur. L’idéal est donc de favoriser les deux.

Ainsi, le bon fonctionnement des écosystèmes, qui se caractérise par des écosystèmes sains, résilients, fonctionnels et diversifiés, contribue au développement durable des territoires et du bien-être. L’ensemble de ces écosystèmes autres que les zones cultivées est nommé, en agriculture, Infrastructures Agro Ecologiques (IAE), ces dernières développant principalement les services d’approvisionnement et de régulation. C’est en travaillant sur ces IAE, en favorisant des micro habitats, que l’on peut jouer sur l’accueil de ces précieux auxiliaires.

Ils ont  besoin d’autres aliments que leurs proies pendant au moins une partie de leur cycle de développement, mais ils ont aussi besoin d’abris, de sites de repos ou d’hivernage. Aménager et bien gérer les IAE est essentiel pour permettre leur présence, voir une augmentation du nombre et de la taille des populations, et ainsi favoriser leurs actions au sein des parcelles agricoles. Il existe différents aménagements possibles à réaliser en bordure ou à l’intérieur des parcelles. 90% des auxiliaires invertébrés (insectes, araignées, acariens, etc.) ont besoin de micro habitats pour effectuer leur cycle de vie. Ces micro-habitats peuvent être dans des haies, lisières, bandes enherbées, talus, fossés, ripisylves, … qui leur servent une ou plusieurs fois par an à hiverner, estiver, se réfugier, se nourrir, se reproduire et pondre. Il est possible également de faire des gîtes artificiels pour les favoriser. Des gîtes en bois peuvent permettre aux chrysopes de passer l’hiver proche des cultures en toute sécurité, ce qui leur permettra de venir sur les parcelles agricoles au mois de mars pour réguler les pucerons, les vers de la grappes, etc. La présence de ces IAE est indispensable mais il faut également adapté une gestion adéquate pour permettre l’ensemble de leur cycle, en préconisant par exemple une fauche tardive avec exportation pour les bandes enherbées. Ceci empêche un enrichissement du sol, ralentit la présence des graminées et favorise une strate fleurie qui est souvent indispensable au stade adulte des insectes.

Dans les systèmes agricoles actuels, la gestion des populations de bioagresseurs est fortement dépendante des produits phytosanitaires de synthèse. La protection sur vigne est particulièrement intensive. Cette culture consomme à elle seule 15 % de la quantité totale de produits phytosanitaires employés en France, alors qu’elle recouvre moins de 4 % de la surface agricole utile du pays (Butault et al. 2010). Face aux enjeux sanitaires – dont la protection des nappes phréatiques – et environnementaux actuels, le renforcement des régulations biologiques dans les agrosystèmes apparaît comme une voie alternative pour réduire la dépendance aux produits phytosanitaires. En effet, la régulation des ravageurs des cultures par des auxiliaires spontanés semble représenter un service important rendu par la biodiversité en contribuant significativement à la production agricole (Losey et Vaughan, 2006). Il est aujourd’hui démontré que les communautés d’auxiliaires et les services de régulation associés sont déterminés par des processus agissant à des échelles spatiales multiples allant de la plante au paysage, en passant par la parcelle cultivée (Rusch et al, 2010 ; Tscharntke  et al.) Il est, par exemple, bien connu que le maintien d’espaces non cultivés, tels que forêts ou prairies extensives, permet d’entretenir un pool d’espèces d’ennemis naturels, voire d’augmenter les services de régulation naturelle rendus par certaines espèces/communautés. le maintien d’une plus grande hétérogénéité paysagère peut ainsi permettre de réduire les dégâts et le nombre de traitements phytosanitaires (Karp et al.2013).

Le chiroptère, un bon modèle d’auxiliaire agricole

Les services de régulation naturelle fournis par les chiroptères ont été démontrés  sur des ravageurs comparables aux tordeuses de la vigne tels que les carpocapses et les pyrales du pommier (Jay et al, 2012), la pyrale du mais (Lee et McCraken, 2005), la pyrale du riz (Puig-Montserrat et al, 2015) ou encore la processionnaire du pin (Charbonnier et al, 2014).  Les chauves-souris européennes sont insectivores et chassent principalement des insectes (lépidoptères, diptères, coléoptères) et des araignées (Dietz et al., 2009). Selon les espèces, leurs proies peuvent être de petite taille (chironomes, moustiques) ou nettement plus grandes comme les sauterelles ou les hannetons. Les chiroptères privilégient en général un ou plusieurs types de proies mais savent également se montrer opportunistes et chassent parfois tout simplement les proies les plus abondantes et faciles à capturer. Le régime alimentaire d’un individu varie donc selon la saison et les territoires de chasse. En juin, les diptères et les trichoptères paraissent plus abondants et sont donc davantage consommés, en juillet ce sont les lépidoptères et les coléoptères et en août s’y ajoutent les araignées (Godineau et Pain, 2007). Les chauves-souris possèdent un métabolisme élevé notamment en raison de leurs pratiques de vol et de l’utilisation de l’écholocation très énergivores. Elles doivent donc consommer de grandes quantités d’insectes (Ober, 2011). Une Pipistrelle commune peut capturer de 7 à 10 insectes/min. Les espèces du genre Myotis consomment plus de 600 moustiques/heure en laboratoire et la Sérotine de Nilsson capture plus de 1000 insectes/heure dans la nature (Jay, 2000). Durant les mois d’été, période de lactation des femelles, les chauves-souris possèdent des besoins importants et peuvent ingérer plus de 2/3 de leur poids chaque nuit (Cleveland et al., 2006). Une étude réalisée entre 2007 et 2010 dans le delta de l’Ebre en Espagne confirme le rôle bénéfique des colonies de chauves-souris installées au sein des zones cultivées. Les chercheurs ont montré qu’après implantation de gîtes destinés à accueillir des pipistrelles pygmées présentes de façon massive sur la zone, les populations de la pyrale du riz  ont diminué de manière à minimiser et parfois même éviter l’utilisation de pesticides sur certaines rizières (Flaquer, 2011).

Le mode de chasse et le régime alimentaire des chiroptères européens permettent de montrer le lien entre les IAE et la consommation des ravageurs de la vigne. En effet, la majorité des espèces de ravageurs de la vigne sont des insectes (tordeuses de la vigne, cicadelles, drosophiles…), dont les adultes ont majoritairement une activité de vol nocturne.  La fréquentation de l’espace viticole par les chiroptères a été confirmée à maintes reprises au cours de différentes études (Assandri, 2016 ; Sentenac et Rusch, 2017).  Les pratiques dans une parcelle influent  sur la diversité et l’abondance des espèces mais la place de cette parcelle au sein du paysage est déterminante (Froidevaux et al., 2017).  En viticulture, un territoire très homogène est beaucoup plus vulnérable aux vers de la grappe que celui entrecoupé de haies et autres milieux qui constituent  potentiellement des réservoirs de biodiversité riches en auxiliaires et permettent notamment le déplacement et le gîte des chauves-souris.

La biodiversité peut offrir des réponses aux questions de l’agriculture, de santé, par son rôle dans le fonctionnement des écosystèmes dont les activités agricoles dépendent. Mais il n’y a pas de distinction possible à faire entre une biodiversité qui serait favorable et une qui serait toujours néfaste. Favoriser la biodiversité c’est accepter qu’il y ait plus de tout : des auxiliaires comme des ravageurs et qu’aucun ne prenne le dessus sur l’autre.   

De nombreux auxiliaires sont présents dans notre environnement. Mieux les faire connaître permet de prendre conscience du rôle qu’ils jouent au sein des écosystèmes agricoles. Leur présence est réellement un atout pour lutter contre les ravageurs des cultures. L’idéal serait qu’avant toute intervention chimique ou biologique, une observation des populations d’auxiliaires présents soit faite pour faire les meilleurs choix de gestion. Mais pour cela, un inventaire des IAE et des aménagements de l’environnement parcellaire doivent se mettre en place pour favoriser leur présence : connexion des différents habitats, maintien et/ou création de refuges autour et dans l’idéal, dans les écosystèmes agricoles.

Source :  « La biodiversité au service des exploitations agricoles« , Rodolphe MAJUREL, Bativersité

Crédit photo : © FREDON Occitanie